L'utilisation équitable de l'uvre
d'autrui ?
Par Michel
Solis, avocat, Montréal
Formateurs, écrivains, analystes et conférenciers
de tout aloi, sachez que vous pouvez, dans certaines circonstances,
vous servir légalement de l'uvre d'autrui, sans
son autorisation.
Beaucoup d'encre a coulé dans la dernière année
quant à la copie privée d'uvres musicales
et cinématographiques. Aux États-Unis, où
la copie privée est interdite, l'industrie américaine
du divertissement poursuit les contrevenants. À la
fin de l'année 2004, plus de 4000 poursuites étaient
en cours (et en Cour !) . Au Canada, où la copie privée
est permise dans certaines conditions, l'industrie du disque
tente de faire la même chose.
Par ailleurs, vous avez aussi certainement déjà
entendu parler des logiciels libres, (dans cette chronique,
entre autres ) et des impacts de leur utilisation.
Mais il y a autre chose : l'utilisation équitable.
Vous ne le saviez pas, mais vous avez invoqué l'utilisation
équitable, involontairement, lorsque vous avez inclus,
au texte de la conférence que vous donnerez bientôt,
la copie d'une partie de la page 244 du célèbre
livre " La Méthode Idéale pour vendre sur
Internet ".
L'utilisation équitable est une exception au droit
d'auteur. En droit d'auteur, il faut remarquer que les pays
d'expression française parlent de droit d'auteur, alors
que les pays anglophones parlent de copyright (droit de la
copie). L'utilisation équitable, qui touche le droit
de la copie plutôt que le droit de l'auteur, est un
concept qui existe dans la plupart des anciennes colonies
britanniques : Australie, Nouvelle-Zélande, Etats-Unis,
Canada, entre autres. Examinons la nôtre et celle de
nos voisins du Sud.
Au Canada
L'utilisation équitable est une exemption accordée
par la Loi canadienne sur le droit d'auteur. Cette exception
permet d'utiliser ou de copier sans autorisation préalable
des textes, des images, des logiciels et d'autres types d'uvres
protégées, en autant que ce soit pour des fins
de recherche, d'étude privée, de critique, de
compte-rendu ou de rapport, y compris pour fins de nouvelles
et d'actualité, sans que cela ne constitue une violation
du droit d'auteur. Ce concept existe sous diverses formes
depuis les débuts de la Loi canadienne sur le droit
d'auteur en 1924.
Il y a deux critères pour déterminer si l'utilisation
équitable d'une uvre sans autorisation préalable
est légale. Le premier est l'objectif de l'utilisation
: cet objectif doit être l'un de ceux mentionnés
plus haut, et non, par exemple la distribution pour fins de
revente
On peut penser à l'utilisation de certains
logiciels par un formateur, pour fins de comparer leurs interfaces-usager
respectives. On peut aussi penser à la reproduction
de certaines photos dans une conférence sur les méthodes
de photographie.
Le deuxième critère est le caractère,
justement, équitable, ou raisonnable, de l'utilisation.
Si l'on continue l'exemple photographique, les photos reproduites
devront être analysées et enrichies de commentaires
et d'informations diverses. On ne peut utiliser sans autorisation
les photos des autres pour faire un calendrier !
Le but recherché de l'utilisation équitable
est l'enseignement, la diffusion de la connaissance, et l'analyse.
Aux États-Unis
Le but recherché de l'utilisation équitable
aux Etats-Unis est similaire, mais les limites en sont beaucoup
plus larges. D'ailleurs, le régime canadien d'utilisation
équitable se nomme en anglais " fair dealing "
( traduit simplement , le traitement équitable, on
" traite " de l'uvre ) alors que le régime
américain se nomme le " fair use " ( l'usage
équitable, on " utilise " l'uvre ).
Comme au Canada, on peut utiliser et copier une uvre
pour fins d'analyse, critique, commentaire, reportage médiatique,
enseignement ou recherche.
Cependant, aux Etats-Unis, les balises sont interprétées
plus largement : on peut notamment aller jusqu'à copier
une uvre en entier, sans l'accompagner de commentaires
ou d'analyse, pour en distribuer les copies dans une classe,
sans autorisation et sans verser de redevances.
Aussi, l'analyse et la critique permises par l'utilisation
équitable peuvent aller loin. On peut aller jusqu'à
reprendre à son compte une chanson, dans la mesure
où on en change les paroles dans le but de la critiquer
ou de la ridiculiser, ou même reproduire une marque
de commerce dans un texte critiquant les produits qu'elle
désigne.
Néanmoins, la société Étatsunienne
étant beaucoup plus judiciarisée que la nôtre,
il existe une limite intrinsèque à l'utilisation
équitable, et cette limite n'est pas écrite
dans la Loi. Cette limite, c'est la " poursuite qui coûte
cher ". En effet, si le propriétaire d'une uvre
(du genre : multinationale du cinéma) a davantage d'argent
à mettre sur une poursuite que la personne qui a utilisé
l'uvre (du genre : artiste en attente de gloire), l'uvre
ne sera probablement pas utilisée ou copiée
même si la Loi le permet : un juge donnerait raison
à l'artiste mais ce dernier n'a pas les sommes nécessaires
pour se défendre et se rendre à jugement.
Le concept de fair use n'a pas été inclus à
la Loi américaine avant 1976. Avant cela, il s'exprimait
uniquement par un bagage de jurisprudence qui contenait un
certain nombre d'exceptions au Copyright Act.
Exposé aux deux régimes
De par la position du Canada comme pays français et
anglais, voisin des Etats-Unis mais cousin de la France et
de l'Angleterre, nous lisons des documents, des critiques
et des analyses qui émanent des deux régimes
mentionnés. Lorsque nous rédigeons, cependant,
il fait garder en tête que c'est le régime canadien
qui s'applique, quoique nous ayions lu la veille
Dernière mise à jour au 1er août 2005
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